Par Francis Basset
Le père Brune, prêtre « marginal », auteur de nombreux ouvrages sur la communication avec l’au-delà et qui était mon voisin pendant de longues années, me disait toujours, quand il me voyait me mettre en colère devant les injustices à répétition :
C’est vrai qu’on dépense beaucoup d’énergie à vouloir une équité, un juste retour des choses.
Et surtout du discernement et du bon sens.
Mais j’ai beau savoir que ce monde est façonné dans l’injustice, j’ai toujours beaucoup de mal à assister au « deux poids, deux mesures » triomphant, asséné avec violence et détermination dans la plus pure tradition du totalitarisme.
J’ai beaucoup de mal à surmonter la mauvaise foi, la partialité, la négation du réel !
Quand je vois les médias et la « justice » accumuler le non-sens, je me sens personnellement insulté.
C’est une réaction un peu bête.
Comme si j’exigeais le beau temps à l’année et la circulation toujours fluide en voiture.
Plus les années passent, plus j’ai de l’aversion pour l’inversion des valeurs.
La jeunesse masque beaucoup la réalité.
La vie est comme une photo Polaroïd non encore développée.
Elle ressemble à un flou sur lequel on peut imaginer les meilleurs des scénarios, les plus merveilleux.
Désormais, je ne peux plus écouter la radio ou allumer la télévision de peur de prendre l’injustice de plein fouet, comme une lame de fond sur un canot de survie.
C’est chaque fois comme si on me crachait au visage et qu’on ne me laissait même pas la possibilité de me saisir d’un Kleenex pour m’essuyer.
J’ai des pulsions de règlement de comptes, de punition.
Pour moi-même et pour les acteurs du « deux poids, deux mesures ».
Tout en sachant pertinemment que la solution est en moi, dans la sagesse, voire la méditation, et que ma colère est stérile.
Tout ça s’analyse, bien sûr.
Déjà à la communale, le galopin qui jouait avec son stylo quatre couleurs tout chromé, alors que je n’avais qu’une pointe Bic à me mettre sur la feuille, m’exaspérait.
Après, au lycée, c’était le prof de maths qui parlait de badminton et de chamois au ski avec les élèves concernés.
Moi, j’étais nul — en maths — et non avenu.
Chaque fois que je voulais m’immiscer dans le dialogue en parlant de ce que je connaissais, j’avais droit à un regard de mépris.
Voilà pour les sources de causalité qui m’évitent le divan du psy.
Et de dilapider mon argent par là encore.
Le travers, quand on parle de son enfance, de ses frustrations, de ses humiliations, c’est qu’on pense que ce n’est arrivé qu’à nous.
Que les autres ont toujours vécu en Pullman.
C’est comme quand on a un petit bobo invalidant et qu’on voit les autres vaquer tranquillement dans les transports ou dans la rue, et qu’on se dit qu’ils ont de la chance, ceux-là, de ne rien avoir.
Mais il suffirait de les interroger un à un pour apprendre qu’ils ont, qui une dialyse rénale bihebdomadaire, qui une insuffisance cardiaque, qui un diabète sévère.
Chacun porte sa croix, comme disait ma mère.
Il n’en reste pas moins que là, adulte, submergé par le « deux poids, deux mesures » quotidien, je craque.
Je ne sais pas comment ça va finir, mais j’ai peur.
De moi surtout.
Comme chantait Alain Barrière, qui n’avait pas spécialement de message à faire passer, mais qui ne faisait de mal à personne.
La vie est ainsi faite.
Aucune politique n’a jamais réussi à installer la mansuétude parmi les populations.
L’injustice est le lot de l’humain, comme la joie, la mélancolie ou la révolte.
Toutefois, limiter les injustices flagrantes limiterait cette tension entre les hommes.
I Shot the Sheriff.
J’illustre mon propos avec cette chanson de Bob Marley qui brandit — par le personnage de sa chanson — l’injustice dont il est victime.
Il a tué le shérif, mais en état de légitime défense.
Légitime défense qu’on lui refuse.
Et qui fait beaucoup débat de nos jours.
Nous ne pouvons peut-être pas supprimer toute injustice.
Mais apprendre à ne pas laisser l’injustice
détruire en nous ce qu’elle prétend déjà détruire au-dehors
est peut-être une première forme de sagesse.