Qu’est-ce que le réel ? Le regard de l’Advaita Vedanta Entretien avec Swami Sarvapriyananda

Qu’est-ce que le réel ? Le regard de l’Advaita Vedanta

Entretien avec Swami Sarvapriyananda

Entretien réalisé par Yogindra pour Radio Gandharva Gana

Moine de la Ramakrishna Order et responsable spirituel de la Vedanta Society of New York depuis 2017, Swami Sarvapriyananda est aujourd’hui l’un des enseignants du Vedanta les plus écoutés dans le monde. Ses conférences, largement diffusées sur Internet, rendent accessibles les grandes questions de la philosophie non dualiste à un public international.

La Vedanta Society of New York, qu’il dirige aujourd’hui, fut fondée par Swami Vivekananda en 1894, peu après ses discours historiques au Parlement mondial des religions de Chicago en 1893.

Pour Radio Gandharva Gana, Yogindra lui consacre une série de trois entretiens autour de trois grandes questions du Vedanta : qu’est-ce que le réel ? Comment comprendre l’affirmation « Je suis Brahman » ? Et quel lien établir entre le Bhakti Yoga et le Jnana Yoga ?

Dans ce premier entretien, Swami Sarvapriyananda nous invite à interroger ce que nous appelons spontanément « la réalité ».

Swami Sarvapriyananda lors d’un enseignement du Vedanta.

Swamiji, vous êtes moine de la Mission Ramakrishna et responsable spirituel de la Vedanta Society of New York depuis 2017. Cette société a été fondée en 1894 par Swami Vivekananda lui-même. Peut-on dire que vous êtes, d’une certaine manière, l’un de ses successeurs ?

Swami Sarvapriyananda — Merci de me recevoir, Yogindra. Ce sont des responsabilités immenses ! Mais, techniquement, oui : Swami Vivekananda a fondé la Vedanta Society of New York, dont j’ai aujourd’hui la charge.


J’ai la chance de pouvoir réaliser trois entretiens avec vous et j’ai choisi trois thèmes importants du Vedanta. Le premier est : « Qu’est-ce que le réel ? » Le deuxième portera sur l’affirmation « Je suis Brahman » et le troisième sur le lien entre le Bhakti Yoga et le Jnana Yoga.

Commençons donc par cette première question. Dans l’Advaita Vedanta, ce que nous considérons comme réel semble être qualifié d’irréel, tandis que ce qui nous paraît abstrait est présenté comme la réalité véritable. Comment comprendre cela ?

Swami Sarvapriyananda — C’est une très bonne question, Yogindra. Et lorsque j’apprécie particulièrement une question ou un sujet, j’aime dire que c’est une bonne question ! Ce sont en effet parmi mes thèmes favoris.

Lorsque nous disons que Brahman est réel et que le monde est irréel, nous faisons référence à une célèbre formule utilisée pour caractériser l’Advaita Vedanta :

Brahma satyam jagan mithya, jivo brahmaiva naparah.

« Brahman est la Réalité ; le monde est une apparence ; et les êtres conscients ne sont autres que Brahman. »

Pour comprendre cette affirmation, il faut reconnaître qu’elle est, à première vue, assez saisissante.

Ce que nous considérons habituellement comme réel — le monde, les personnes qui nous entourent, les objets et même notre propre corps — est ici décrit comme irréel ou comme une apparence.

Et ce qui peut nous sembler beaucoup plus abstrait — l’Être pur, la Conscience pure, la Béatitude pure — nous est présenté comme la véritable Réalité.

Plus étonnant encore : cette Réalité est censée être ce que nous sommes véritablement.

Pour comprendre cela, il faut prendre un peu de recul et regarder le tableau d’ensemble.


Cette idée selon laquelle le monde est une apparence est-elle propre à l’Advaita Vedanta ?

Swami Sarvapriyananda — Oui. Cette manière de caractériser le monde comme irréel ou comme une apparence est particulière à l’Advaita Vedanta.

Les autres grandes écoles orthodoxes de la philosophie hindoue considèrent généralement le monde comme réel : Nyaya, Vaisheshika, Sankhya, Yoga ou encore Purva Mimamsa.

Même au sein du Vedanta, plusieurs écoles considèrent le monde comme réel.

Le Vedanta s’appuie sur les textes que nous appelons les Upanishads. Un érudit m’a dit un jour quelque chose que j’ai trouvé très beau : selon la question que vous posez aux Upanishads, vous obtenez différentes philosophies.

Si vous demandez : « Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui est irréel ? », vous obtenez l’Advaita Vedanta, pour lequel Brahman constitue l’unique réalité tandis que le monde est une apparence.

Si vous demandez : « Qu’est-ce que le tout et qu’est-ce que la partie ? », vous obtenez le Vishishtadvaita, la philosophie du non-dualisme qualifié.

Et si vous demandez : « Qu’est-ce qui est indépendant et qu’est-ce qui est dépendant ? », vous obtenez le Dvaita Vedanta, le système dualiste du Vedanta.

Ces philosophies différentes reposent pourtant toutes sur les mêmes Upanishads.

L’Advaita Vedanta présente également, sur certains points, des similitudes avec certaines philosophies bouddhistes, dans lesquelles le monde phénoménal est lui aussi considéré comme une apparence.

La Vedanta Society of New York, au 34 West 71st Street à New York.

Mais Swamiji, cela signifie-t-il que, dans l’Advaita, nous avons choisi la voie la plus difficile ?

Swami Sarvapriyananda — Dans un certain sens, on pourrait le dire. Oui, c’est difficile. Mais d’un autre côté, l’Advaita dirait qu’il s’agit de la voie la plus directe.


Avant d’entrer plus profondément dans la métaphysique de l’Advaita, quelles sont les implications spirituelles de cette idée d’irréalité du monde ?

Swami Sarvapriyananda — Au commencement de la vie spirituelle, nous considérons généralement le monde comme réel, tandis que la possibilité d’une réalité spirituelle, comme Dieu, nous semble abstraite.

Nous pouvons même considérer le monde comme la seule réalité et ne pas croire en Dieu, ou considérer Dieu seulement comme une théorie.

Puis vient une deuxième étape : Dieu devient une réalité, mais le monde et moi-même demeurons également réels. Nous avons alors trois réalités : Dieu, le monde et moi.

En progressant davantage, on peut sentir que nous faisons tous partie d’une seule Réalité divine. Dieu devient alors la Réalité dont le monde et les êtres conscients constituent des parties. On pourrait parler d’une unité divine organique.

Enfin, à l’étape ultime, on voit que Dieu seul est la Réalité, que le monde est une apparence de cette Réalité, et que notre différence avec Dieu est elle aussi une apparence.

Nous pouvons donc distinguer plusieurs degrés dans notre compréhension du réel.

Nous pouvons considérer le monde comme une réalité purement matérielle.

Puis comme une réalité matérielle existant parallèlement à une Réalité divine.

Ensuite, comme une réalité matérielle faisant partie d’une Réalité divine.

Et finalement, comme une réalité matérielle qui n’est en vérité qu’une apparence de la Réalité divine.

Et, bien entendu, à toutes ces étapes, nous parlons toujours exactement du même monde, celui que nous expérimentons chaque jour.


Quel rôle cette « irréalité du monde » joue-t-elle concrètement dans la voie spirituelle de l’Advaita Vedanta ?

Swami Sarvapriyananda — Dans la voie spirituelle de l’Advaita, cet enseignement remplit essentiellement deux fonctions.

La première est de favoriser le détachement.

Il nous encourage à nous détacher du monde.

Si quelque chose est irréel, nous ne sommes ni véritablement attirés par lui, ni véritablement effrayés par lui.

On peut avoir peur d’un serpent réel, mais pas d’une corde que l’on a prise par erreur pour un serpent.

De même, on peut être tenté par une véritable pâtisserie, mais pas de la même manière par la simple photographie d’une pâtisserie.

La terreur ou la tentation que le monde fait naître en nous s’atténuent lorsque nous comprenons que ce monde n’a pas la réalité absolue que nous lui attribuons.


Beaucoup de traditions enseignent pourtant déjà que le monde est impermanent. Cela ne suffit-il pas à créer le détachement ?

Swami Sarvapriyananda — Beaucoup d’enseignements nous rappellent effectivement que le monde est impermanent et que nous ne devrions pas nous attacher à ce qui passe.

La plupart des religions enseignent cela.

Mais, en réalité, cela ne fonctionne pas toujours.

Nous savons tous que les choses sont impermanentes. Nous savons que nos propres vies sont transitoires. Pourtant, nous restons profondément pris dans le samsara.

Prenons un exemple très simple : nous pouvons être très attachés à la bonne nourriture tout en sachant parfaitement que le plaisir qu’elle procure ne dure que quelques secondes sur la langue.

Cela suffit pourtant à créer de l’attachement.

Pourquoi ?

Parce que, même si ces choses sont impermanentes, nous les considérons comme aussi réelles que nous-mêmes.

L’Advaita va donc plus loin.

En nous enseignant la nature comparable au rêve du monde, il nous apprend à considérer les objets du monde comme irréels au sens ultime.

C’est la première fonction de cet enseignement : favoriser le détachement, ce que l’on appelle en sanskrit vairagya.


Et quelle est la seconde fonction ?

Swami Sarvapriyananda — La seconde est plus subtile et, à mon sens, encore plus importante.

Tout le propos de l’Advaita consiste à nous montrer que nous sommes cette Réalité sous-jacente que nous appelons Brahman.

Or, l’aspect remarquable de l’enseignement sur l’irréalité du monde est qu’il finit par nous montrer que le monde lui-même est Brahman.

Prenons l’exemple classique de la corde et du serpent.

Nous voyons dans l’obscurité quelque chose qui ressemble à un serpent. Nous avons peur. Puis, à la lumière, nous découvrons qu’il ne s’agissait pas d’un serpent, mais d’une corde.

Lorsque nous disons que la corde est réelle et que le serpent ne l’est pas, nous ne voulons pas dire qu’il existe quelque part une corde d’un côté et un serpent de l’autre.

Ce que nous avions pris pour le serpent était, en réalité, la corde elle-même.

La question devient donc : où est la corde ?

Elle se trouve exactement là où nous pensions voir le serpent.

Ce ne sont pas deux réalités distinctes.

La corde est la réalité ; le serpent est l’apparence.

Mais l’apparence repose entièrement sur la réalité.

« Là où vous voyez le serpent, vous devez découvrir la corde. Et de la même manière, là où vous trouvez le monde, vous devez découvrir Brahman. »

Dire que le monde est une apparence ne revient donc pas à rejeter le monde.

C’est une manière de nous éduquer à reconnaître sa véritable nature.

Il s’agit d’un véritable changement de paradigme.


Merci, Swamiji, d’avoir accepté de vous prêter à ce jeu de questions. Je suis certain que les auditeurs de Radio Gandharva Gana auront apprécié la clarté de votre enseignement.

Swami Sarvapriyananda — Merci de m’avoir reçu.

Entretien réalisé par Yogindra pour Radio Gandharva Gana.

Premier volet d’une série de trois entretiens avec Swami Sarvapriyananda consacrés aux grandes questions du Vedanta.