Par Francis Basset
Je me suis retrouvé maintes fois à une tablée où chacun parlait de son travail, d'amis communs, de la hausse du prix de l'essence, d'un problème avec un opérateur téléphonique, du prélèvement à la source, de l'utilité de rouler en scooter dans Paris plutôt qu'en voiture.
Et moi, dans mon coin, comme disait Aznavour, je ronge mon frein.
Non pas que je veuille qu'on parle de moi, mais j'ai envie d'entendre quelque chose qui va me surprendre, m'enseigner, m'emmener ailleurs, plus haut.
Non pas que je me pose en âme supérieure qui s'ennuie avec ses contemporains basiques. Non, ce n'est pas ça du tout.
Simplement, j'aimerais ne plus être le témoin de ces conversations dans le constat des choses, ces conversations où chacun fait le point de sa semaine ou de son mois écoulé.
Je me demande toujours pourquoi l'un de ces convives n'ose pas la profondeur, pourquoi toute la tablée reste en surface.
Pourquoi quelqu'un ne profite pas de l'audience pour faire ses mises à jour existentielles.
Non pas égoïstement, mais pour trouver un écho, sans que ça prenne pour autant des allures de thérapie de groupe.
J'aimerais qu'à un moment donné on me touche l'âme, qu'on me mette dans une merveilleuse stupeur, comme un chien à l'arrêt.
Je pense par exemple à cette phrase de Christiane Singer, merveilleuse écrivaine qui, minée par la maladie, tombait de plus en plus amoureuse de la vie :
Elle s'était levée pour ouvrir sa fenêtre au jardin et sa main sur la poignée de la fenêtre l'avait surprise.
C'était comme si ce n'était pas la sienne.
La maladie l'avait altérée.
Mais c'était un constat optimiste.
Elle constatait que son physique se transformait mais que l'important était ailleurs, beaucoup plus haut.
Voilà le genre de choses que j'aurais eu envie d'entendre à une tablée.
Et que chacun embraye là-dessus à sa manière, que soudain un ange passe à table, et pas avec des ailes aux plumes mazoutées et les horaires des trains qui circulent.
Une soirée, un dîner seraient l'occasion de découvrir du Merveilleux.
Il y a forcément quelqu'un dans une tablée qui a quelque chose de beau à partager.
Comme il y a toujours un médecin dans une fête, un congrès, une réunion pour secourir quelqu'un qui fait un malaise.
Mais non.
Dans une tablée on laisse toujours les banalités matérielles et les victuailles prendre le pouvoir.
Et c'est bien dommage.
Chaque fois que je dis m'ennuyer jusqu'à la désespérance dans ce genre de repas, on me fait valoir que c'est parce qu'on ne parle pas de moi, des gens « célèbres » que j'ai connus, de mon métier de parolier et « d'écrivain ».
Mais non.
Je m'en moque de parler de moi, de ma « carrière ».
Je suis juste très surpris qu'à un moment donné on ne me donne pas une ouverture pour élever la conversation, pour lui donner un angle philosophique en partant d'une banalité comme :
Et j'aurais embrayé sur les voyages, géographiques ou spirituels, ou l'évasion par le rêve.
Et ça en aurait déclenché d'autres à table.
Et ils auraient quitté le matérialisme de convenance, les clichés du quotidien, les énoncés du tracas de la vie imposés par l'administration ou les pouvoirs publics.
Mais non.
On me laisse sur le banc de touche pendant tout le repas jusqu'au pousse-café.
Chaque fois je me fais avoir.
Je me dis qu'il va se passer quelque chose, juste une petite étincelle « d'ailleurs », mais non.
Mais au fond je crois que j'aurais presque préféré me retrouver à jeûner, assis en tailleur.