Quel monde créons nous autour de nous ?

Les Archives d’Aditi · Émission du 22 septembre 2026

Quel monde créons-nous autour de nous ?

« Ne pas troubler le monde. Ne pas être troublé par le monde. »

Bonjour et bienvenue dans Les Archives d’Aditi.

Lors de notre première émission il y a quinze jours, nous avions parlé du désir, de l’attente, de cette tendance que nous avons à faire dépendre notre tranquillité de ce que nous espérons recevoir de la vie ou des autres.

Aujourd’hui, j’aimerais poursuivre cette réflexion à partir d’un verset de la Bhagavad-GÄ«tā qui nous conduit peut-être un peu plus loin.

Car si nous ne pouvons pas toujours empêcher le monde de nous surprendre, de nous contrarier ou de nous inquiéter, nous pouvons peut-être apprendre à ne pas lui abandonner entièrement notre paix intérieure.

« Celui qui ne trouble pas le monde et qui n'est pas affligé par le monde, qui n'est pas exalté par la joie, qui est libéré de la colère, de la peur, de l'inquiétude, celui-là est Mon dévot ; il M'est cher. »

— Bhagavad-GÄ«tā, chapitre 12

« Celui qui ne trouble pas le monde et qui n’est pas troublé par le monde »

C’est sur cette phrase que je vous propose de nous arrêter aujourd’hui.

Dans cette partie du texte, Arjuna demande à Krishna qui sont les meilleurs parmi ceux qui cherchent Dieu.

Et Krishna ne lui répond pas en décrivant quelqu’un qui accomplit des pratiques extraordinaires, quelqu’un qui vit retiré du monde ou qui possède des connaissances exceptionnelles.

Il décrit plutôt une manière d’être...

Une manière d’être dans le monde.

Et ce qui me frappe dans ce verset, c’est que cette manière d’être commence par notre relation avec ce qui nous entoure.

Quel monde créons-nous autour de nous ?

Ne pas troubler le monde

Cela peut sembler très simple.

Mais si nous regardons attentivement notre vie quotidienne, nous pouvons peut-être nous demander : qu’est-ce que je produis autour de moi ?

Est-ce que ma présence apporte davantage de calme ou davantage d’agitation ?

Est-ce que mes paroles apaisent ou est-ce qu’elles entretiennent parfois les tensions ?

Est-ce que mes réactions, mes attentes, mes frustrations, mes jugements ne deviennent pas quelquefois une source de trouble pour les autres ?

Nous pensons souvent à la vie spirituelle comme à quelque chose qui se passe à l’intérieur de nous : la méditation, la prière, le silence, la recherche du Soi.

Mais Krishna commence ici par l’effet que nous avons sur le monde.

Il ne s’agit évidemment pas de ne jamais déranger personne, de ne jamais exprimer un désaccord ou de vouloir être constamment agréable.

Parfois une parole juste peut déranger. Une décision nécessaire peut déplaire. La vérité elle-même peut être inconfortable.

Mais il y a une différence entre une parole qui dérange parce qu’elle est juste et une parole qui trouble parce qu’elle vient de notre colère, de notre peur ou de notre ego.

C’est peut-être cela qu’il faut observer.

Non seulement ce que nous faisons, mais aussi d’où vient notre action.

Vient-elle d’un espace intérieur relativement calme ? Ou vient-elle d’une réaction immédiate ?

Quand le monde nous trouble

Le verset ajoute aussitôt : « …et qui n’est pas affligé par le monde. »

Nous passons ainsi de notre influence sur le monde à l’influence du monde sur nous.

Et là, les choses deviennent peut-être encore plus difficiles.

Parce que le monde nous trouble constamment.

Quelqu’un ne répond pas comme nous l’espérions.

Une situation ne se déroule pas comme prévu.

Une personne nous critique.

Une nouvelle nous inquiète.

Un projet échoue.

Quelqu’un que nous aimons est loin.

Nous attendons une réponse qui ne vient pas.

Et immédiatement, le mental se met en mouvement.

Il imagine.

Il interprète.

Il anticipe.

Il construit parfois tout un scénario à partir de très peu de choses.

Le fait lui-même est souvent simple.

Mais ce que le mental ajoute au fait peut devenir immense.

Quelqu’un ne répond pas. C’est un fait.

Puis commence l’histoire :

Pourquoi on ne me répond pas ?

Est-ce qu’il y a un problème ?

Est-ce que j’ai fait quelque chose ?

Et progressivement nous ne sommes plus simplement devant une absence de réponse.

Nous sommes devant tout un monde construit par notre pensée.

Ne pas être troublé ne signifie pas devenir insensible

C’est peut-être là que le « ne pas être troublé par le monde » de la GÄ«tā devient extrêmement concret.

Cela ne signifie certainement pas devenir insensible.

Krishna ne nous demande pas de ne plus aimer, de ne plus nous soucier des autres ou de devenir indifférents à ce qui arrive.

Il nous invite plutôt à découvrir en nous un endroit qui ne dépend pas entièrement des circonstances.

Un espace intérieur dans lequel nous pouvons rester présents
même lorsque nous ne savons pas.
Même lorsque nous attendons.
Même lorsque quelque chose nous échappe.

Au milieu des contraires

La suite du verset précise cette stabilité :

« Qui n’est pas exalté par la joie, qui est libéré de la colère, de la peur, de l’inquiétude. »

Il est intéressant que Krishna mentionne ici aussi bien une émotion agréable, la joie, que des émotions que nous considérons comme difficiles : la colère, la peur, l’inquiétude.

Pourquoi la joie ?

La joie serait-elle un problème ?

Bien sûr que non.

Mais il y a peut-être une différence entre éprouver de la joie et être emporté par la joie.

Nous connaissons tous ce mouvement.

Quelque chose que nous désirions arrive et immédiatement nous sommes élevés par l’événement.

Puis lorsque les circonstances changent, nous sommes précipités dans le mouvement inverse.

Succès — échec

Louange — critique

Gain — perte

Plaisir — déplaisir

La Bhagavad-GÄ«tā revient souvent sur ces paires d’opposés.

Non pas parce qu’il faudrait supprimer les expériences agréables ou désagréables, mais parce que nous leur donnons souvent le pouvoir de déterminer notre équilibre intérieur.

Nous vivons alors comme une embarcation entièrement dépendante des vagues.

Quand les circonstances sont favorables, tout va bien.

Quand elles changent, nous changeons avec elles.

Krishna nous propose autre chose :
non pas l’absence de vagues,
mais une plus grande stabilité au milieu des vagues.

Apprendre à rester avec « je ne sais pas encore »

C’est probablement là qu’intervient le mot « inquiétude ».

Le terme sanskrit pour désigner l’inquiétude est udvega.

Il évoque l’agitation, le trouble, l’état d’alarme intérieure.

C’est très intéressant, car l’inquiétude est souvent liée à quelque chose qui n’existe pas encore.

La peur peut être provoquée par un danger présent.

Mais l’inquiétude naît très souvent de ce que nous ne savons pas.

Nous ne savons pas ce qui va se passer.

Nous ne savons pas ce que quelqu’un pense.

Nous ne savons pas comment une situation va évoluer.

Et le mental supporte parfois très mal ce « je ne sais pas ».

Alors il cherche à remplir l’espace.

Il préfère parfois une mauvaise explication à l’absence d’explication.

Il invente une réponse.

Il anticipe.

Il cherche à reprendre le contrôle.

Peut-être que la pratique spirituelle consiste aussi à apprendre à rester un peu plus longtemps dans cet espace de « je ne sais pas encore ».

Sans immédiatement le remplir.

Sans immédiatement conclure.

Sans immédiatement agir.

Laisser un peu d’espace à l’inconnu.

Cela semble presque insignifiant.

Et pourtant, c’est une pratique immense.

Parce que nous découvrons alors que l’incertitude n’est pas toujours un danger.

C’est parfois simplement… une incertitude.

Quelque chose que nous ne savons pas encore.

Et dans cet espace, nous pouvons respirer.

Observer.

Attendre.

Peut-être même revenir à quelque chose de très simple : le souffle, le corps, la présence.

Non pour fuir la situation, mais pour éviter que le mental ne transforme l’inconnu en catastrophe.

Quand l’inquiétude ne gouverne plus

C’est peut-être ainsi que nous pouvons comprendre l’expression :

« Libéré de la peur et de l’inquiétude. »

Elle ne signifie pas nécessairement qu’une personne spirituellement avancée ne ressent jamais la moindre inquiétude.

Elle signifie peut-être que l’inquiétude ne gouverne plus sa conscience : elle apparaît, elle est vue, mais elle n’emporte pas tout avec elle.

La dévotion comme manière de vivre

Il y a encore quelque chose de plus profond dans ce verset.

Krishna dit :

« Celui-là est Mon dévot ; il M’est cher. »

Pourquoi ces qualités sont-elles associées à la dévotion ?

Nous pourrions imaginer que la bhakti consiste surtout à aimer Dieu, à prier, à chanter, à répéter un mantra.

Mais ici Krishna décrit la dévotion autrement.

Selon ce qu’il dit, la dévotion se reconnaît aussi dans notre manière de vivre.

Si je dis que j’aime Dieu mais que je suis constamment emporté par mes réactions, si je trouble sans cesse ceux qui m’entourent, si chaque événement extérieur décide de mon état intérieur, alors peut-être que ma dévotion n’a pas encore pénétré toute ma vie.

La bhakti devient alors quelque chose de beaucoup plus vaste : faire confiance.

Ne pas tout contrôler.

Accepter que tout ne soit pas immédiatement compréhensible.

Accepter aussi que la vie ne suive pas toujours nos attentes.

Et peut-être découvrir progressivement que notre sécurité profonde ne vient pas uniquement de ce que le monde nous confirme.

Elle vient de quelque chose de plus profond.

Dans la perspective de la Bhagavad-Gītā, elle vient finalement de notre relation au Divin.

Lorsque cette relation devient plus réelle, peut-être avons-nous moins besoin que le monde nous rassure constamment.

Moins besoin que les autres répondent exactement comme nous le souhaitons.

Moins besoin que les événements confirment nos attentes.

Non parce que nous n’aimons plus.

Mais peut-être justement parce que notre amour devient un peu plus libre.

Devenir un lieu de paix

Je trouve très belle la symétrie du début de ce verset :

« Celui qui ne trouble pas le monde
et qui n’est pas troublé par le monde. »

La paix intérieure et la paix que nous apportons autour de nous sont liées.

Plus nous sommes agités intérieurement, plus cette agitation risque de se répandre dans nos paroles, nos gestes et nos relations.

Et inversement, plus nous apprenons à trouver en nous un certain espace, plus notre présence peut devenir rassurante pour les autres.

Nous connaissons tous probablement des personnes auprès desquelles nous ressentons cela.

Elles ne font rien de particulier.

Elles ne donnent pas forcément de conseils.

Mais leur présence apaise.

Parce qu’elles ne réagissent pas immédiatement.

Parce qu’elles savent écouter.

Parce qu’elles ne projettent pas constamment leur propre agitation sur ce qui arrive.

Peut-être est-ce aussi cela que décrit Krishna.

Un être humain qui est progressivement devenu un lieu de paix.

Non pas parce que le monde autour de lui est devenu paisible.

Mais parce qu’il ne demande plus au monde de l’être pour trouver sa propre stabilité.

La phrase à garder avec nous

Alors peut-être pouvons-nous garder aujourd’hui simplement cette phrase :

Ne pas troubler le monde.
Ne pas être troublé par le monde.

Et lorsque l’inquiétude apparaît, lorsque nous attendons une réponse, lorsque nous ne savons pas encore ce qui va arriver, nous pouvons peut-être nous rappeler :

Je n’ai pas besoin de remplir immédiatement cet espace.

Je peux rester un instant avec le « je ne sais pas encore ».

Respirer.

Observer.

Laisser un peu d’espace à l’inconnu.

Et découvrir que peut-être derrière l’agitation du mental existe déjà quelque chose de beaucoup plus silencieux.

Quelque chose que les circonstances n’ont jamais complètement réussi à troubler.

C’est peut-être vers cet espace que Krishna nous conduit lorsqu’il décrit celui qui lui est cher.

Voilà pour la réflexion du jour !

Les Archives d’Aditi
Une émission autour de la mémoire, des textes et des enseignements du Centre Védantique Ramakrishna.